Le récit

08h08

Je me revois petit et pieds nus, dans les rues de ma terre natale, l’île de la Réunion.

Toujours des tas de brindilles dans les mains, à construire des cabanes, blotti dans les arbres. Les pieds dans le sol ; sentir la Terre.

Au loin, je suis fasciné par cette femme qui tresse de la paille. 

C’est ma Mère qui confectionne un épouvantail pour le potager. Les graines sont semées suivant le calendrier lunaire. 

Elle aime déplacer les meubles à la maison. Bouger les objets, les changer de place pour mieux les associer, les dissembler.

Une forme de superstition ?

Elle coud aussi, utilise toujours ses mains,

avec cette façon si particulière de mettre la table.

Trois fois rien

Trois fois rien mes racines m’accompagnent : ce n’est pas rien en fait.

Trois fois rien

Le lin. Le coton. La terre cuite et les céramiques. Le bois et les matières brutes.

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Je me lève, je vais aux Puces. Le vivier des objets, je le surnomme comme ça ce marché.

J’habite à côté.

Être aux côtés des objets, leur donner corps, un second souffle, revaloriser leur peau et leur usage, éclairer leur utilité. Les nourrir d’une vitalité nouvelle en somme.

Je suis intrinsèquement lié aux objets. Ils m’habitent.

Samuel Sery

Très vite, leur danse dessine des tableaux sous mes yeux. 

Il s’agit de combiner une chaise bleue Klein et une lampe toute proche sur le rebord d’une table de chevet.

Le froissé du rideau en lin avec le cadran blanc de la fenêtre.

La mise en scène de mes chapeaux de paille exposés, l’air de rien, comme un bout de plage sur mon mur.

J’abaisse lentement les paupières et le sud de mon enfance se réanime : les pins et les grillons. Le soleil franc qui m’offre un dégradé de bleu en miroir sur les vagues.

Les chapeaux de mon père acquis au gré de ses voyages, ça et là sur des coins de mur.

C’est donc cela, les inspirations? 

Les champs de blé ou de colza qui apparaissent comme un flash ou une caresse de la campagne, celles des Ardennes. Aussi une partie de mon enfance.

Sans doute pour cela que j’affectionne tout spécialement le grain dans le coton beige.

Celui qui est solide.

Ce n’est pas un spectre, mais plutôt une forme de dédoublement très doux qui accompagne mes recherches en étant toujours relié à la part de l'enfant que j’étais.

La volonté de rareté et de singularité : le fond de toile de mon travail.

Retrouver l’âme d’un ustensile, faire valoir la durabilité d’un produit manufacturé avec soin, mettre en lumière sa simplicité et son usage.

J’aime jongler avec le temps, le passé et le présent en binôme. Je chéris le mix des époques.

Habiller un intérieur, ça peut ressembler à une sorte d’étoffe sans cesse renouvelée.

Je vous ai dit que j’aimais observer l’ombre des plantes aussi ? En fait, j’adore les choses simples comme la quiétude d’un lieu à soi.

A travers mes expérimentations, mes fouilles, mes angles de vue, différents, décalés, déjantés, dépoussiérés, déconstruits, dépareillés se nichent l’idée poétique et créatrice de saisir un instant, un moment. 

De rendre le passé au présent.

Qui fera écho à votre madeleine de votre enfance toute à vous : d’un plat partagé sur un coin de table, du goûter de la mamie, du jeu de cartes caché dans le tiroir ou du bain de mer qui brûle les yeux, des espadrilles trop grandes et mouillées, le rond de serviette avec le nom inscrit dessus, le morceau de caramel inatteignable au centre de la table, les coups de pieds sous cette même table… 

J’ai cette passion assez ardente, je dois l’admettre, de faire vivre l’objet.

Donner la chance à des matières nobles qui auraient dû être jetées.

Accorder une deuxième histoire comme un fil tendu entre l’enfant que j’étais et l’homme qui évolue, interroge et cultive une certaine idée d'un intérieur doux et respectueux de notre environnement - notre Terre.

Celui que je suis, Sam.

Mille mercis à Sandrine Kpanhoue pour la narration